Des Racines Et Des Brulures
04 Juillet 1962. Premier matin d’exilé. La torpeur de
la nuit n’aura été que de courte durée lorsque
je me réveille dans la cabine ou un soleil matinal vient déjà frapper à la
vitre fermée de notre hublot. Seulement quelques heures auront
donc suffit à récupérer la longue et pénible
journée d’hier. Ma première idée est d’aller
prendre une bonne bouffée d’air frais, sur CE ville d’Alger
ou du moins sur CE qu’il en reste de cette Métaphore des
Traversés heureuses, qu’elle représentait autrefois.
Tout a changé. depuis son départ. Son identité est
caduque et son image a littéralement fondu, se noyant dans les
eaux de la Méditerranée. Et fus été le
paquebot “ FRANCE” que cela n’aurait rien changé.
Au cours des heures il ressemblait de plus en plus à un radeau
de fortune réquisitionné par la mère patrie pour
secourir ses troupeaux d’agneaux. Un cheptel au fait, qu’elle
en avait oublié son salut lorsqu’elle négociait
en secret avec Satan et ses compères la ”Grande Braderie
du Siècle” La vente de ses cinq départements français,
adjugé par l’ennemie pour un franc symbolique. Même
Napoléon pour la Louisiane n’avait pas été si
généreux avec ses amis américains. Une aubaine
donc pour les acquéreurs de cette possession française
dont ce grand et illustre général en retraite n’y
trouvait soudainement plus aucun intérêt. Avec l’aide
d’un consensus globale il a exprimé sans vergogne son
brûlant désire à livrer pour ne pas dire, à abandonner
purement et simplement ces terres en pâture à une armée
de loups affamés de sang. Une déplorable “ Grande
Naïveté” à croire que ces agneaux d’outre
Méditerranée pouvaient co-habiter avec des loups en surnombre
qui, descendant de leurs montagnes prenaient tout à coup le
contrôle de la bergerie, en même temps que leurs bergers
de leurs côtés, se réfugiaient furtivement dans
leurs baraquements avec armes et baguages. En guise du vénérable vacancier, que j’aurais
pus être ; C’est cette image lamentable qui s’est
installée en moi d’un misérable “Fugitif” ou
plutôt d’un “Déporté Politique”.
Comment pourrais-je encore en vivant cette expérience, croire à cet
esprit de démocratie et de justice qui émanait de nos
bons livres d’histoires de France. Je croie bien que ces belles
lectures resteront dans ma vie comme mes plus belles désillusions.
Il est évidant que ce désastre indescriptible était
prévisible et qu’il était ainsi programmé par
nos irrationnels opposants qui maintenant pénalisent aveuglement
toutes les communautés adverses, en les forçant à abandonner
ce “ Terroir Natalis ” qui a imprégné nos
pieds et forgé nos mains. Une chose est sûr! C’est
qu’ils ne pouvaient pas imaginer une punition plus terrible et
plus humiliante que de forcer un peuple tout entier, à fuire
le pays en laissant derrière eux, toutes leurs possessions.
Tout comme si nous les avions volés? Ces maisons? Ces appartements
? Ces meubles et ces voitures achetés souvent à l’aide
d’énormes sacrifices. Ce qui symbolisait en somme le fruit
de notre travail et par le fait celui de nos ancêtres. Des ancêtres
qui avaient débarqué chez-nous par milliers avec comme
seule fortune des ballots qu’ils portaient sur leurs épaules,
mais qui avaient en eux une volonté et une rage pour le travail
alors inconnue sur cette pauvre terre d’Algérie. Une terre
qui n’avait jamais réalisée un aussi grand et un
aussi fructueux épanouissement. Était-ce dont ÇÀ!
Le crime dont on était maintenant accusé? D’avoir
passé des générations sur ces rivages Méditerranéens, à construire
des ports, des routes, des villes, et des villages? Était-ce
dont çà le crime qui nous donnait maintenant le statue “Opprimés” condamnés
par une cour de Chacals, à la peine de mort transformé à la
réclusion avec assujettissement à l’exil perpétuel? Était-ce
dont çà! Qui avait fait l’objet de ces secrètes
négociations, à notre insu? L’expulsion pure et
simple de tous les ressortissants français? Et pendant que je regarde ces jeunes
appelés s’agiter
sur le pont avant, après une nuit passée à la
belle étoile, couchés sur leur paquetage, je me dis timidement
qu’il y a tout de même à bord certains qui regardent
cette traversée comme la meilleur chose qui pouvait leurs arriver.
Une bénédiction du ciel de voir enfin arrivée
la fin de leur cauchemar en rejoignant leurs foyers et leurs occupations.
Il faut désormais penser aussi au grand nombre d’entre
eux qui n’ont malheureusement pas eut cette chance. C’est comme un soulagement au cœur que soudain je distingue
l’image qui mainte fois avait bousculé les autres dans
mes esprits pour se placer première. C’est le moment où le
ciel finalement retrouve la terre en dessinant sur l’eau une
traînée scintillante qui sépare enfin la mer de
son toit bleu d’azur. Elle a été longue à se
concrétiser cette image qui va peut-être me permettre
de revenir à des pensées plus constructives et surtout
plus optimistes. Sur les ponts du bateau, aucune exaltation joyeuse
ne se manifeste nul part, même les enfants ne semblent réagire à l’idée
de retrouver enfin la terre ferme. La plus part d’entre eux porte
encore sous le bras leur plus précieux trésor. Une poupée
ou un simple joué qu’ils ont conservé probablement
toute la nuit dans leur couchette, déterminés à les
garder contre eux à tout instants comme leur seule et unique
possession. A quoi pensent t-ils? On ne le saura jamais. Ils sont sûrement
curieux de connaître ce qui les attendent au bout de cette traversée.
Il est évidant qu’ils ne prennent pas ça pour des
vacances, mais au fond se demandent t-ils comme moi si le départ
d’hier et toute cette conjoncture qui l’a précédée, était
vraiment réel. Et si c’était le cas, comment retrouver
nos repaires dans une nouvelle ville, complètement inconnue,
sans les copains du quartier et peut-être même sans cousins
ni grands-parents. Comment allons nous vivre avec des gens différents
de nous, et qu’en plus, ne savent rien de nous ou pas grands
choses. Moi qui au paravent étais si fière pendant mes
voyages précédant en Métropole, de raconter et
d’expliquer à ceux qui le demandaient, comment l’on
vivait chez nous, et comment était mon quartier et ma ville
d’Oran si belle et si moderne. Je leurs envoyais même aux
copains de mon âge, des coupures de nos journaux, des photos
et des cartes postales à chaque fois que je leurs écrivais.
Les pauvres! Il y en avait qui s’imaginaient qu’on trouvait
chez nous des lions en liberté. Ça me faisait bien rire
avant, ce genre de commentaires naïfs de leurs parts et c’était
avec plaisir que je m’arrangeais à désintoxiquer
certaines absurdités. Mais maintenant que mon pays m’a
ainsi été arraché, tout semble décalé.
Fini la banalité et à mon sens je ne crois plus que je
puisse encore rigoler de ces choses là, ni de quoique ce soit
concernant l’Algérie tout entière car désormais
plus rien n’est sujet à la niaiserie ni à la plaisanterie. Alors, pendant que l’on pense encore au départ d’hier
et à l’arrivée d’aujourd’hui, on scrute
l’horizon. C’est vrai, de plus en plus de monde se met à regarder
au large en silence, maintenant que commence à apparaître
la côte blanchâtre des Calanques de Marseille. Je me sens
happé corps et âme par ce changement de décor.
Je balaye du regard ce rivage sur toute sa largeur en scrutant attentivement
chaque détail pour les découvrire ou plutôt les
redécouvrire d’un nouvel œil, comme si je cherchais à présent à en
examiner les repères dans le but peut-être de les apprivoiser,
mais je sais au plus profond de moi que même si nous devions élire
domicile dans ce beau Marseille qui s’ouvre à nous, il
ne pourra jamais remplacer ma ville et mes Bas-quartiers. On m’appelle pour descendre aux cabines afin d’aller chercher
les baguages. Il y a là trois valises et un sac de paquetage
de l’armée. Nous faisons un premier voyage sur le pont
et je redescends ensuite seul pour remonter le grand sac au contenu
plutôt dur et lourd. C’était mon père qui
nous l’avait embarqué, et à présent il ne
tenait qu’à moi d’en assurer le transport. Le long
du bastingage, dans le flot des passagers qui se dirigeaient vers la
sortie, on déplace les bagages lentement près de nous,
inlassablement et pas à pas. Mais à l’approche
de la passerelle, il me fallut me préparer à charger
l’énorme sac sur mon épaule à nouveau, et
avancer avec en plus une valise en main gauche. Je ne m’imaginais
pas être de taille à assumer le trajet de ces quelques
mètres jusqu’à la terre ferme, et apparemment je
n’étais pas le seul à anticiper le pire. Un gendarme
en uniforme qui marchait devant moi fit volte-face et me proposa de
me libérer de mon paquetage. Et c’est sans pudeur que
j’acceptais son offre qu’il prolongea jusqu’à la
sortie où l’on pouvait enfin déposer “armes”.
Le grand bonhomme s’abaissa doucement pour poser le sac à terre.
Et me regardant avec insistance en fronçant les sourcils, il
me signala que le paquetage était lourd ! Ce dont j’y
convenais fort bien. Ma mère se précipita pour le remercier
de sa gentillesse, tout en lui proposant un pourboire qu’il refusa
d’une manière très courtoise en lui disant d’un
air repentit:
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