Des Racines et Des Etoiles
Mercredi 3 juillet 1962
Je ne me rends même pas compte que c’est la première fois
que je mets pieds dans ce port légendaire de Mers El-Kébir, car
en descendant du véhicule je suis tout de suite frappé par cette
même scène de désolation que j’avais découverte
quelques semaines en arrière, quand j’accompagnais un copain dans
les bureaux d’une compagnie de transport maritime au port d’Oran.
En ce triste après-midi d’été, la brise sur le port
est exquise. La lumière est limpide comme un jour divin et la chaleur
est à l’état pur. L’air est si transparent que l’on
aperçoit Oran tout au fond à droite, qui semble si près
et si loin à la fois. Pêle-mêle autour de nous les gens
attendent patiemment, debout ou assit sur des valises, des males et d’innombrables
bagages de fortune. A même le sol de jeunes militaires du contingent
se sont allongés pour une sieste au soleil, pendant que d’autres
discutent en petits groupes. Dans les eaux du port les bâtiments de guerre
de la marine nationale impuissant et désemparé dans cette conjoncture,
font figure de sentinelles de plomb figées dans un décor hollywoodien.
Une fois de plus dans l’histoire de ces eaux, Kébir revivait à nouveau
sa capitulation, tout comme il y a 20 ans, jour pour jour, le 3 juillet 42
elle comptait ses âmes sans vie au nombre de 2000. Aujourd’hui
ce sont des vies sans âmes que l’on compte dans leur diaspora.
Mais avant d’envisager de rejoindre l’embarcadère et d’emboîter
le pas sur cette passerelle du salut, l’idée me vint de me faire
prendre en photo par ma sœur au bord du quai.
Nous faisons alors quelques mètres pour se dégager des activités
qui nous entourent. Je m’approche d’une bitte d’amarrage
un peu éloignée afin de m’isoler, seul avec en tout et
pour tout comme toile de fond la montagne du Murdjajo et ma ville natale qui
se déroule à ses pieds à la manière d’une
traîne de dentelle blanche. S’appuyant sur les falaises de Gambetta,
elle s’étire sur des kilomètres, suspendue dans les airs,
formant ainsi un immense balcon scintillant de toute sa beauté sur sa
baie ensoleillée.
Presque sans état d’âme, je lui tourne le dos, et m’assoie
un instant sur cette masse d’acier, souhaitant seulement que cette photo
réussisse et qu'elle ne me quitte jamais.
Et à présent il faut bien songer à monter les bagages
et les ranger dans la cabine...
Du
haut du Ville d’Alger lorsqu’on regarde le quai, l’angoisse
est saisissante par moment la gorge se ressert. Tout est calme autour de
nous. Les gens parlent peu et plutôt à voie basse. J’avais
déjà connu
des départs en bateaux pour la Métropole, mais celui là ne
leurs ressemble en rien. Et par respect, je me garderais bien de décrire
les scènes qui se déroulent, les déchirements et la
douleur des adultes qui laissent derrière eux toute une vie, tout
un livre d’histoire à jamais
enfermé dans les remparts de leur mémoire. Moi qui ne suis
qu’un
jeune homme de dix-sept ans, accompagne de ma mère, de ma sœur
et de mon petit frère, embarqué sur cet Exodus immobilisé dans
un bassin de carène, je n’oublierais jamais ce jour là,
aussi longtemps que je vivrais.
Ce navire qui faisait notre fierté et la gaieté des voyageurs
depuis des années prenait peu a peu l’allure d’une arche
de Noé. Mais au plus profond de moi-même je sentais bien quand
larguant les amarres, il allait bientôt se transformer en Titanic, en
plongeant avec lui plus d’un million d’âmes dans ces eaux
tièdes, devant un “Iceberg” grand comme cinq fois
la France.
Comme pour donner de l’oxygène à cette asphyxie mentale,
je ne faisais que monter et descendre les marches du pont à la cabine
en bas. La chaleur devenait accablante et humide. Cela faisait des heures et
des heures qu’on était monté à bord, au fait toute
l’après-midi, et les amarres étaient toujours en place,
comme un cordon ombilical que personne n’osait couper.
Notre Damme de Santa-Cruz, cachée derrière le Murdjajo semble
s’être retournée par pudeur, pour ne pas que nous la voyons
pleurer. En étant si près, j’aurais tout de même
aimé mieux la voir du bateau et lui faire quelques prières, en
regardant encore une fois de face cette majestueuse silhouette debout sur son
célèbre piédestal. Mais malheureusement on était
déjà plus à Oran. Oui ! Malheureusement on avait bel et
bien quitté notr’Oran. Et notre patrie tout entière
ne tenait plus que par un fil.
On n’avait donc plus rien à regarder du côté racines,
je me tournais alors vers l’autre bord où appuyé sur le
bastingage je commençais à regarder en direction de la Métropole
avec pour son sonore dans mon dos, les intonations de l’Algérie “tejia” (Algérie à nous)qui
sonnent et qui résonnerons à toujours dans ma tête comme
le glas d’une culture et d’un monde en perdition. Paradoxalement
pour eux, nos opposants de l’autre cote du port, leurs chants ressemblaient
plutôt à <le roi est mort, Vive le roi> Les célébrations
de cette nouvelle nation ont dû sûrement durer toute la nuit, en
tous les cas elles étaient toujours aussi percutantes lorsque tard dans
la soirée, l’on commença discrètement et humblement à se
retirer de ce quai vide et lugubre. Dans la cabine tout le monde semblait assoupis. Pour
moi, le marchant de sable n’est pas encore passé et je suis las de l’attendre.
La chaleur dans le réduit commence à me rendre mal à l’aise.
En plus, pour ne pas arranger les choses, à la demande de ma
mère, j’avais dû fermer le hublot par mesure de
précaution, car à la suite d’une mauvaise expérience
dans le passé, lors d’un voyage en Espagne, mes parents
avait été surprit en plein sommeil pas un orage. Le désire
me vint alors de sortir à l’extérieur et de toute
façon le moment était opportun, de mettre à exécution
une petite visite en solitaire. Cela pourrait paraître insolite
mais... Je me lève donc de la couchette et sort silencieusement
de la cabine. La coursive est déserte et l’on ne ressent
ni roulis ni tangage. Je remonte sur le pont supérieur où l’air,
un peu frais de la mer me rafraîchit le visage, et me revigore
l’esprit. Il fait bon de refaire surface après ces longues
heures d’insomnie dans le ronronnement des machines. En montant
les dernières marches d’accès au pont supérieur,
instinctivement après une bonne bouffé d’oxygène,
je lève les yeux pour découvrir avec étonnement
un magnifique ciel illuminé de toute sa galaxie. J’ai
l’impression de ne l’avoir jamais vu si beau de ma vie,
peut-être parce que je ne m’étais jamais retrouvé seul à seul
avec lui.
Ce ciel méditerranéen semble rester pour le moment la seule référence
avec mon pays.
A l’arrière du bateau cela faisait longtemps maintenant que l’horizon
s’était éteint, laissant place au néant, un énorme
trou béant sur des milliers de kilomètres. Au fait ! Un trou
où plus rien n’existe, plus rien ne se mesure, plus rien ne s’imagine.
La notion du temps et des choses a disparue. Il n’y a plus, ni terre,
ni mer, et en...profondeur, même le ciel semble avoir été avalé dans
ce monstrueux abîme. Tout a l’air de s’évanouir dans
le noir. C’est à croire que rien ni personne ne pourra résister à cette
secrète attraction qui s’offre à moi du haut de mon perchoir à m’en
donner le tournille. C’est le néant lui-même qui semble
avancer des ténèbres, happant tout sur son passage.
Tout à coup je me surprends dans une surdité absolue.
En quelques secondes tout c’est arrêté. Je suis
confronté à un silence inexplicable et implacable. Il
me faut à tout prix retrouver les bruits même de l’existence
et en baisant les yeux rapidement sur le pont arrière à l’affût
d’un repère, le bouillonnement de l’eau revient à mes
oreilles. Cela n’aura été qu’un infime moment
de faiblesse au fond du quel je sentais ainsi se magnétiser
en moi, la penser et l’esprit dans une totale remise en question
de la vie et même jusqu'à son utilité. Mais comme
pour mieux luter contre le diable, il me faut alors lui tourner le
dos et m’éloigner car seul quelques mètres d’écume
me sépare de ce gouffre et de sa fatalité. Je me retourne
lentement afin de mieux reprendre mes sens.
Accoudé à la balustrade, petit à petit je reviens à une
meilleure réalité des choses, et à un monde plus équilibré en
moi. C’est le moment de faire quelques pas et de me changer les idées
par une visite insolite. Le pont supérieur est désert, je me
dirige d’un pas décidé vers tribord et prends le passage
qui longe le bateau, quand soudainement je remarque une présence devant
moi. A quelques mètres un homme debout dans l’obscurite, semble
figé comme une statue obstruant le passage du pont promenade. Moi qui
avais l’intention de faire le tour complet du bateau comme un stupide
touriste qui cherche à découvrire je ne sais quoi, en pleine
nuit. Mais dans la foulée mon parcoure semble interrompu par ce personnage
immobile, dont nul n’aurait osé déranger son imposante
silhouette dans la semi-obscurité. Après tout il me semblait
de bonne augure car sur ce bateau fantôme à la dérive de
sa destinée, et en apparence dépourvus d’êtres vivants,
je trouvais tout à coup cette présence humaine rassurante. J’arrêtais
donc là, ma promenade nocturne, en pensant peut-être échanger
quelques paroles, chose que je n’avais pas fait depuis des heures. Alors,
les bras croisés je m’appuis sur la barre pour regarder dans un
premier temps le bas du bateau, et puis la mer et son ciel étoilé.
Mais pas un mot. Rien ne vain troubler le bruit du vent et de l’eau.
A priori ce silence me paraît un peu lourd, gênant même,
mais je me sens à présent moins seul, et à défaut
d’un petit bavardage je repars dans mes songes en regardant le lointain,
mais avec désormais plus d’assurance et positivité.
Je commençais alors à rêver d’une” nouvelle
France “en substitution à celle que je venais de perdre. Une faible
consolation en somme, un peu comme l’annonce d’une naissance après
la perte d’un proche. A vrais dire le taux élevé d’adrénaline
provoquait dans mon esprit toute sorte d’idées et de sensations
contradictoires peut-être par manque de repères ou tout simplement
pour accommoder mon insomnie.
Mon voisin était toujours là presque immobile. De temps
en temps il levait sa cigarette ou il en rallumait une autre. Il n’a
jamais tenté de me dire un mot ni même de me regarder,
d’ailleurs je crois qu’il ne sait jamais rendu compte de
ma présence. Et c’est alors que je vis passer une étoile
filante dans le ciel. J’ai tout de suite pensé faire un
vœu: Que mon père resté à La Sénia,
puisse bientôt nous rejoindre en France!
Et puis, un moment plus tard, une autre étoile filante surgie, comme
si le ciel essayait à sa façon de redonner un sens à ma
vie, en me projetant dans le future, le présent n’étant
plus à ses yeux que du passé. Mais je fus incapable d’émettre
un autre souhait, tant ma tête était vide et tant la surprise était
grande. Mais j’en n’avais pas finis de mon étonnement quand
mes yeux rivés au ciel je vis comme dans un rêve l’apparition
incroyable d’une troisième étoile filante. Là, il
n’était plus question de chercher à faire des vœux,
tant j’étais émerveillé et étonné par
la chance que j’avais d’être le témoin d’un
tel spectacle. A chaque apparition j’aurais voulu partager ce phénomène
exceptionnel avec mon voisin d’à côte, au moins pour qu’il
m’assure que je n’étais pas en train de rêver, là debout,
les yeux grand ouverts. Mais cette personne restait momifiait dans ses pensées
et ne pouvait voir, ni le ciel ni rien d’autre.
Le hasard ce soir avait peut-être décidé qu’au fond,
cette marche nocturne était inutile et que rien ne valait mieux qu’un
spectacle d’étoiles filantes pour me remplir la tête de
rêves afin que sommeil s’en suive.
|