Des Racines Et Des Regrets


3 Juillet 62 Place d’Armes il est midi. Le véhicule qui doit nous conduire au port de Mers El-kébir est stationné devant le cercle Militaire et on attend. Je ne sais pas ce qu’on attend mais on est là immobile et pensif. Cela n’à pas l’air de déranger personne au contraire si chacun partage les même sentiments que moi, nul n’a de hâte à repartire, tant l’émotion est intense. Comme tout le monde à mes côtés, je regarde cette place et ses alentours. Le soleil est au Zénith. Le contrôle de la pensée s’éclipse. La scène ressemble étrangement à un de ces fameux jours de “Grève générale”, où les gens circulent par petit nombre sans se presser. Devant moi le terminus de la Cie des T.E.O. (Tramways Électriques d’ORAN)où tous les cars de la ville venaient se ranger en diagonale entre les petites plates-formes de trottoir. Là même où des milliers de personnes à longueur de journée montaient ou descendaient les marchepieds, à mon grand étonnement, aujourd’hui il n’y a personne qui attend et seule un car vide stationne sur un des terminus. La place est presque déserte. Le cœur même de notre Mégapole ne bat plus. Oran a perdue sa vie et a rendue son âme à Dieu. La population en a fait son deuil et en ces moments tragiques nul n’a le temps de lui rendre une dernière visite, un denier hommage. Les endroits qui ont marqués notre vie sont bien trop nombreux pour aller leurs voler une dernière image. Et puis quel serait l’avantage de retenir dans nos mémoires une vision spectrale de tous ces coins et recoins qui, pendant si longtemps ont rayonnés dans notre vie avec tant de bonheur. Ce terminus en est le parfait exemple, il va rester gravé dans ma mémoire comme l’agonie d’un hêtre cher. Pour combler ce lamentable spectacle je pense à toutes ces fois où je venais ici prendre le car. Quand je montais tous les matins ma rue des jardins en courant avec sous mon bras ma serviette pleine à craquer de livres et de cahiers d’école, pour être dans les premiers à l’arrêt de l’autobus afin d’obtenir une place assise au font dans les sièges arrière ! A cette heure là il n’y avait pas beaucoup d’adultes qui prenaient la ligne No14, et encore moins de femmes âgées à qui il fallait se lever pour céder la place. Alors dès que la portière s’ouvrait, nous les jeunes on s’engouffrait le plus vit possible sur les marches où malgré la pression de ceux qui poussaient derrière, on essayait de marquer un temps d’arrêts pour un cour instant de façon à montrer pâte blanche. La carte d’abonnement écolier à la main, levée à distance respectable et le chauffeur en vérifiait tant bien que mal sa validité.

Nous étions pour la plus part d’entre nous en destination du Collège Technique des Palmiers. Et toutes les après-midi on reprenait la ligne 14. C’était l’heureux retour pour la fameuse « Place Foch !! Tout le monde descend ! » Comme disait le chauffeur à ceux qui restaient à discuter dans les banquettes arrières !
Au petit rond-point des Palmiers, c’était souvent qu’un autocar nous attendait à la sortie du collège. Suivant les horaires nous faisions parfois aussi une petite marche jusqu’au prochain arrêt en tirant sur une cigarette. Çà c’était l’arrêt de saint Hubert avec sa cours de tennis où l’on pouvait avec un peu de chance “chouffer” les jeunes femmes en jupe courte, dont certaines étaient très agréables à regarder.
Pendant le trajet du retour, rare était les fois où l’on voyageait assis, mais de toutes les façons à part la serviette aux pieds qui gênait parfois le passage, rester debout n’était pas un problème surtout après avoir passé une journée entière à s’écraser le coccyx sur les chaises en bois de la salle de classe. Je n’ai fait ce trajet que pendant la sixième et la cinquième, Cela me parait si loin déjà et pourtant seulement trois ans ont passé et Que d’eau! Que d’eau! Comme disait notre premier gouverneur général : Mac-Mahon, mais pas pour les même raisons. Pourtant si cette période me parait maintenant lointaine un autre chapitre plus récent me semble à présent tout aussi décalé. En effet depuis octobre de l’année dernière j’ai reprit cette Ligne 14. Tous les matins au quartier de Boulanger pour descendre ici avec ma planche à dessein sous le bras, ma longue règle en Té et ma serviette à la main. Une corvée en sommes, à voyager avec une telle panoplie aux heures de pointes. Je me sentais vraiment soulagé qu’une fois descendu du car où je pouvais à nouveau respirer l’air pure et poursuivre mon chemin d’écolier à pieds. J’adorais faire ce parcoure en solitaire qui était comme une traversée de la ville dans son réveil matinal. Je prenais tout de suite la rue de l’Hôtel de ville pour traverser le boulevard Charlemagne et rejoindre ainsi, le square Garbé par la rue des Lois qui longeait la Cathédrale Jeanne D’Arc. Je passais derrière le tribunal où je regardais souvent le matin, descendre des camions de la police, des repris de justice ou autres internés arabes qui allaient passer à la cour afin d’y être jugés. Là, à la place Sébastopol je montais un peu le boulevard Paul Doumer pour tourner dans la rue Mustapha où se trouvait au bout, l’entrée de l’école des Beaux - Arts. Je sens encore l’arôme du cumin et de la Calièntica toute chaude que le marchant nous vendait à travers les grilles de la cour au casse-croûte de dix heures.

J’interrompe là mes pensés soudainement, quand mon regard se pose sur le Kiosque à journaux qui est devant moi, juste de l’autre cote de la route. Ce lieu me paraît tout à coup mythique, car c’est là que j’avais acheté et allumé mes premières cigarettes avec mon copain Gérez qui habitait en bas de la rue des Jardins. C’était des bastos !
Le vendeur sortait un paquet d’en dessous le comptoir et nous les vendait au détail sans problème et d’une manière tout à fait naturelle. On devait avoir entre dix et onze ans. Gérez était plus dégourdit que moi, et comme je lui disais souvent < Toi tu n’as jamais froid aux yeux ! > Alors au Kiosque c’était toujours lui qui demandait. Et tous les jeudis matins, l’on s’arrêtait ici, avant de monter ensemble au Palais des beaux -Arts où l’on avait été inscris par notre école pour apprendre à peindre et dessiner.
Je descendrais bien du véhicule pour m’acheter un paquet de ces cigarettes dont je brûle de désir, mais je ne crois pas avoir assez d’argent. J’ai bien quelques pièces en poche mais au fond, je ne me sens pas tellement plus riche que quand j’avais dix ans, et je me dis que si mon copain Gérez était là avec moi, je lui demanderais certainement d’aller acheter deux “sèches ” pour que nous puissions encore une fois, les savourer ensemble, comme au bon vieux temps, sous les palmiers de la place.
L’envie s’installe d’aller à ce kiosque afin de mieux palper si possible, ces moments lointains où l’on cultivait déjà ces désirs de liberté que seuls les adultes maîtrisaient. Alors que l’idée me démange de plus en plus, je finis par y aller. Ma mère et ma sœur me regardent descendre dans la rue d’un air curieux, mais je leurs dis que je reviens tout de suite. Je traverse donc la rue, et m’approche du Kiosque. Je jette aussitôt un œil sur les paquets de cigarettes qui brillent comme des étoiles avec leur papier de cellophane et d’aluminium, alignés sur les petites étagères et je sors de ma poche un peu de monnaie. Le marchant me regarde pendant qu’il parle avec quelqu’un, un magazine ouvert est posé devant eux. Ils le commentent en discutant assez vivement, ce qui me laisse complètement indifférent, car leurs propos me sont d’aucun intérêt. La seule chose qui compte là, c’est de me replonger dans cette belle époque d’insouciance, de retrouver les sensations de ces instants, et de les saisir fermement afin de les égrener seconde par seconde pour mieux en extraire l’émotion. Après çà ! Je pourrais les emporter en moi avec la certitude de les conserver pour toujours.

Je sais que je n’ai pas assez d’argent pour un paquet de sèches mais je prends compte de ce que je possède dans la main, juste pour me donner une contenance. Et je regarde lentement le petit étalage sans savoir quoi acheter. Soudain, je réalise que je ne peux m’attarder plus longtemps, quand mes yeux se portent sur les cartes postales où d’un geste décisif, je ramasse deux longues cartes des vues d’Oran. D’abord une large vue du port avec le quai de l’horloge et sur l’autre une multitude de différentes vues de la ville. Le vendeur me les prend des mains tout en continuant sa conversation. Il les enfile une à une dans des enveloppes, en pensant peut-être que j’allais les expédier par la poste. Je retourne prendre ma place dans le véhicule, au moment même où le chauffeur revient à son volant et aussitôt le moteur redémarre. Combien de temps somme-nous resté là arrêté ? Pour moi il est difficile de faire une évaluation, tant mes parcours de mémoire sur mes souvenirs ont été nombreux à se bousculer dans mes esprits. Nous repartons en direction de la Rue des Jardins, mon cœur se ressert un instant à l’idée que nous allons descendre cette rue, et revoir une dernière fois les escaliers de la rue Baenzigère, la place des Quinconces et tout mon quartier mais mon enthousiasme ne fût que de très courte durée quand je vis que l’on virait à gauche pour contourner la place d’Armes. La descente au port allait donc se faire par la Rampe Valez. Et après tout! Cette place mérite bien qu’on lui fasse une dernière ronde d’honneur comme un ultime salut pour tout ce qu’elle représente pour nous.
Au beau milieu, le monument de la bataille de Sidi Brahim se dresse fièrement pour témoigner de notre histoire pendant qu’à son sommet la statue de la Gloire effectue son vol majestueux au-dessus des arbres sans se soucier du type de gloire qu’elle désormais représente. Devant la mairie les statues des lions paraissent nous regarder passer et rapidement les quelques façades d’immeubles défilent jusqu’à l’intersection du boulevard Clemenceau où se dresse l’imposante brasserie Martinez au coin. Plus bas mon esprit s’attarde sur le petit Vichy, je pense à ces petits ânes qui faisaient la curiosité de tous quand on était très jeune, et je ressens en même temps l’émotion que représentait cet endroit lorsque l’on venait aussi dans cette rue El Moungar prendre le car de la S.O.T.A.C. pour aller passer une journée à la plage, en portant nos paniers et ce sac noir des commissions que je ne voulais jamais porter. J’en avais honte, de tout gosse je l’appelais le sac “ Espagnole ” Parce que d’après moi, il était conçu seulement pour les grands-mères du quartier qui étaient toujours habillées de noir.

Bien sûre qu’avec la vitesse qu’on roule maintenant sur cette Rampe Valez, je suis sans cesse rattrapé par les distances et ne peux plus m’attarder dans mes pensées car je veux tout voir tout en même temps à droite comme à gauche, surtout rien louper de ces dernières images qui s’offrent à mes yeux. La muraille du château neuf et du jardin de l’Étang à gauche et à droite le théâtre de verdure, les bâtiments de l’usine à gaz et des pont & chaussée défilent sur les bas-cotés comme une pile de photos qui s’effondre en cascade. Et tout devant en approchant le grand virage, c’est la vue panoramique sur le port d’Oran qui s’éclate de beauté à mes yeux comme la huitième merveille du monde. Ce port dont je connaissais jadis presque tous ses recoins de la grande cheminée de l’usine E.G.A. jusqu’à l’Amirauté, demeure à jamais dans les eaux qui alimentent mes racines. A l’époque où nous avions libre accès aux quais, les visites promenades était nombreuses les après-midi et même les soirs d’été quand toutes activités avaient cessé. C’est souvenirs ne viennent pas seuls. Ils sont accompagnés de ces incroyables odeurs de cambouis mélangées à celle du diesel, du vieux bois, du vin, de la laine de mouton, et surtout celles du poisson qui m’ont imprégnés les narines et l’âme de ma jeunesse dans ces beaux Bas-Quartiers de la Marine. Au pied de la Rampe Vales surgie l’édifice le plus connu de tous, la façade principale de l’usine Bastos où lorsque je remontais la petite rue Christophe Colombe je ne pouvais pas m’empêcher de me pencher sur le parapet afin d’essayer de renifler l’odeur du tabac. Et tout comme notre vie, qui finie dans un tunnel, mon quartier aussi. Alors avant que l’on réalise, on est plongé dans l’obscurité de ce tunnel avec une vive lumière au bout, où s’ouvrent les grandes portes des plages du Paradis.
Mais pour moi ce jour là, les portes ne s’ouvrent pas sur ces plages de Paradis mais plutôt sur une nouvelle vie et une nouvelle destinée dans un nouveau continent.

A DIEU ORAN

TOUT COMME CES DEUX CARTES POSTALES TU RESTERAS TOUJOURS PRES DE MOI



ORAN ! C'est fini!!!
C'etait la ville...

ORAN ! C'est fini!!!
Je ne crois pas que j'y retournerai un jour.

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